Éloge de la lenteur

​En quittant Bangkok, le train commence d’abord par se tortiller dans les faubourgs de la ville. Puis, grinçant et cahotant, il atteint péniblement sa vitesse de croisière, une bonne soixantaine de kilomètres par heure. Petit à petit, le béton se fait plus rare. Au-delà d’Ayutthaya, ce n’est plus qu’une vaste plaine un peu désolée, un glacis de rizières qui reflètent le ciel selon qu’elles sont à peine en eau ou accueillent déjà les pousses vert jade du riz. Les cultivateurs s’activent, labourent l’eau pour retourner la boue. Hérons et aigrettes se déhanchent autour d’eux pour profiter de la manne aquatique. 

Passé Lopburi, quelques petits massifs calcaires redonnent un peu de verticalité à cette platitude. Des arbres, aussi. Palmiers à sucre droits comme des i, flamboyants éclatants en gerbes vermillon. Manguiers sans doute… Bientôt des vraies collines dont quelques unes sont couronnées de temples, exhibant d’immenses statues de Bouddha scintillant sous le soleil. Les rizières s’amenuisent, elles laissent la place à la canne à sucre qui ondule paresseusement au passage du train. Plus nombreux, les arbres forment parfois de véritables bosquets, voire des lambeaux de jungle autour des rivières en crue, couleur de latérite, comme si la terre saignait. 

Beaucoup plus loin, quelque part entre Phitsanulok et Uttaradit, sous un ciel qui se plombe et grisaille, les montagnes enjolivent l’horizon. Tout verdoie, et la gamme de vert est si étendue que j’ai la sensation que mes yeux eux-mêmes sont saturés ! Parfois, quelques lotus dans un étang viennent ponctuer le tout d’un peu de rose ou de blanc. 

Et puis, alors que notre train attaque poussivement les premières pentes, tout ce vert civilisé se rebelle et explose. Forêt pluviale, jungle de bambous, lianes volubiles… Rien ne me surprendrait moins que d’apercevoir un éléphant nous regarder passer. Voire un tigre, furtif, tournant finalement le dos à notre autorail. Les tigres n’aiment pas beaucoup la nourriture en boite. 

Quelques heures plus tard, la nuit nous rattrape presque à l’endroit où l’aube, il y a deux ans, nous avait dévoilé la beauté sauvage des montagnes entre Lampang et Lamphu. Le train amorce sa descente vers Chiang Maï. 

Finalement, l’absence de place dans le train de nuit, pour cause de fête des mères, est une petite bénédiction. Cela nous permet de découvrir des paysages que je n’avais jamais vu, de monter vers Chiang Maï d’une manière plus progressive qu’en train couchette. Bien sûr, le voyage est long et les wagons coréens ne sont pas de première jeunesse. J’ai un peu le sentiment d’avoir chevauché toute la journée tellement mes fesses sont tannées ! C’est peut-être pour ça qu’on dit cheval de fer d’ailleurs… Par contre, il y a beaucoup d’Occidentaux comme nous, ce qui ne favorise pas forcément le rapprochement avec les quelques voyageurs Thaïs. C’est un peu dommage, mais on se rattrapera plus tard, dans le Triangle d’or…

Where is Poulpi ?

Publicités